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"En Tunisie, l’Etat puissance publique de par sa vocation, doit recruter les meilleures compétences, très bien payées, indépendantes, qui respectent les règles déontologiques strictes, qui ne sont pas corruptibles, et qui n’ont pas la faiblesse de faire face à des opérateurs délinquants", nous dit Abdessater Mabkhout, économiste, universitaire et consultant auprès du cabinet international de conseil financier, PriceWaterHouseCoopers. Notre interlocuteur pointe "les règles absurdes" suivies par nos banques locales, dresse un bilan peu reluisant de la privatisation et estime qu’il est encore tôt de dire que la Tunisie doit se positionner dans l’après crise. Interview.
On entend dire que les pays européens sont sortis de la récession et ont renoué avec la croissance, la crise est-elle terminée ?
C’est prétentieux de dire que la crise s’est terminée. Les Européens n’ont pas les moyens de décider que la crise est achevée. La crise est née aux Etats-Unis et était à la base une crise financière. Les places financières et les banques européennes en ont amplifié l’impact, en achetant des instruments financiers pollués sans contrôle, sans régulation, et sans précautions. Et les pouvoirs publics en Europe et partout ont dû intervenir pour injecter de la liquidité dans les banques, avec une croissance qui allait être freinée fortement, des entreprises qui fermaient, licenciaient, réduisaient leur production, donc leurs bénéfices et renonçaient à investir. La crise a eu un impact frontal et direct sur le secteur économique en Europe, aux Etats-Unis et au-delà.
En 2010, il y a une légère amélioration, mais on ne peut pas dire que cette amélioration est irréversible. Les barons de l’économie mondiale ont des avis différents, et cela n’est pas nouveau. Car, on dit toujours, si on met deux économistes ensemble, on sort avec trois idées ; que dire, lorsqu’on est dans l’hésitation de l’après crise.
A l’heure qu’il est, l’après-crise est devenu un slogan d’attractivité. Tout le monde en parle dans des séminaires et autres parce que l’on a besoin de se consoler, et d’espérer, étant fragiles.
Reste un aspect intéressant et positif de la crise, en ce sens qu’elle nous a permis de méditer, de réfléchir sur son origine, et qu’est-ce qu’il convient de faire en vue de revenir aux fondamentaux. La crise nous a amenés à nous interroger sur le rôle de l’Etat dans une économie globalisée. Nous avons constaté à cet effet, des dérives dans le verbe de certains politiciens dont le Président français Sarkozy qui devient socialiste, gauchisant, en tenant un discours, celui du dernier G20 en l’occurrence, que même des socialistes tel que DSK dans son temps n’a pas tenu.
Mais, n’est-ce pas l’économie de marché qui a montré ses limites pendant cette crise ?
Personnellement, je ne crois pas qu’il faille tirer sur l’économie de marché. Il faut en préserver les fondamentaux, l’esprit d’initiative, la liberté d’agir, de vendre etc. Il faut toutefois instaurer une régulation, et le régulateur n’est pas acteur. L’Etat doit jouer le rôle de régulateur et non pas d’acteur. Car, si l’Etat est commerçant, il va créer des dysfonctionnements dans le marché.
Concrètement, quel doit être le rôle dévolu à l’Etat dans une économie de marché comme la nôtre ?
Nous devons éviter la confusion entre Etat puissance publique, et Etat actionnaire. L’Etat puissance publique a besoin d’un Etat fort, interactif, distant par rapport au business, catalyseur, garant du bon fonctionnement du marché. Un Etat régulateur en somme. Car, cette crise a été déclenchée suite à une mauvaise régulation. On a cru à l’autorégulation. Je ne suis pas contre l’autorégulation, mais ça n’exonère pas l’Etat de son rôle régulateur. Il faut que l’Etat contrôle et gouverne cette autorégulation. Il ne faut pas décerveler les opérateurs économiques, car personne n’est plus intelligent que le marché.
La notion d’Etat puissance publique, comme vous la décrivez, est-elle respectée en Tunisie ?
En Tunisie, l’Etat puissance publique de par sa vocation, doit recruter les meilleures compétences, très bien payées, indépendantes, qui respectent les règles déontologiques strictes, qui ne sont pas corruptibles, qui n’ont pas la faiblesse de faire face à des opérateurs délinquants. Il doit utiliser les meilleurs référentiels et bonnes pratiques, former et motiver convenablement ses ressources. A défaut, l’Etat ne va pas pouvoir assurer sa responsabilité première qui devrait le conduire à faire internaliser les bonnes pratiques de gouvernance, de transparence, et d’éthique managériale.
En l’état actuel, ce sont les entités administratives elles-mêmes, ministères et autres qui font l’autoévaluation. Il est grand temps que l’on fasse une évaluation indépendante et professionnelle, conformément aux bons usages et aux bonnes pratiques observées de par le monde. Car, si les entités administratives elles-mêmes mènent leur autoévaluation, il y a un risque que les bonnes pratiques ne soient pas toujours et partout appliquées, d’une façon convenable. Encore faut-il recourir à un audit professionnel et indépendant pour aboutir à des conclusions objectives, pertinentes et utiles qui sont de nature à favoriser une véritable prise en charge des préoccupations de régulation.
Quels sont les points auxquels va s’attaquer un audit indépendant ?
L’audit travaille selon un référentiel communément admis et partagé par tous, définissant, entre autres, quel est le rôle d’un ministre, d’un pouvoir politique, quels sont les attributs de l’organe exécutif et législatif etc. Cet audit donne un avis informé, documenté, démontrable et supporté par des preuves, et pas des sentiments et états d’âme. Cela exige qu’il ait un accès libre aux hommes, aux structures et aux dossiers, tout en étant tenu au secret professionnel. L’auditeur doit également être indépendant, et capable de dire aux gouvernants, les yeux dans les yeux, que ça est une erreur. L’erreur est humaine, nul ne peut prétendre ne pas se tromper. Le problème, c’est lorsqu’on est dans le tort, qu’on persiste dans l’erreur, tout en s’obstinant à croire avoir raison. Ce n’est pas donné à tous que de dire "je me suis trompé", seuls les grands peuvent le reconnaître. La vie n’est pas binaire, personne ne détient la vérité, il faut avoir le sens de la nuance. Il y a trois niveaux dont il faut tenir compte : conceptuel, technique et humain. Le gouvernant doit être conceptuellement fort. Il doit montrer le cap. Pour ce faire, il doit avoir des supports, des consultants courageux, intègres et honnêtes et avoir la capacité de polariser les compétences autour de lui. Le niveau technique induit le "how to do ?" On peut parvenir à la même idée à travers différentes approches. En Tunisie, nos grands choix ne sont pas mauvais, là où le bât blesse, c’est la manière avec laquelle on opère qui est catastrophique. Reste le niveau humain, tout se fait par les hommes, d’où la nécessité de mettre l’homme qu’il faut à la place qu’il faut.
Avec la crise, certains préconisent le retour à l’interventionnisme de l’Etat. Que leur dites-vous ?
La perception locale, dangereuse et primitive observée chez certains commis de l’Etat est de croire au retour de l’entreprise publique, en ces temps de crise. Ce sera une utopie et une erreur monumentale que l’après-crise soit marqué par la réémergence, voire le grand retour de l’entreprise publique. Certains commis de l’Etat n’ont pas admis la privatisation et prônent le retour à l’interventionnisme de l’Etat, sous forme de financements d’entreprises en difficultés. Les questions qui se posent en l’occurrence sont : l’Etat a-t-il pour vocation de subventionner la mauvaise gestion ou les entreprises dont la continuité est irrémédiablement menacée ? Les entreprises jugées stratégiques par l’Etat ne sont-elles pas redevables d’un management des plus actuels pour réduire le coût des services rendus au public ? C’est la confusion entre Etat puissance publique et Etat actionnaire qui est source de tout dysfonctionnement observé depuis 30ans en Tunisie.
Quel bilan faites-vous du programme de privatisation en Tunisie ?
La privatisation est-elle une panacée ? Au-delà des considérations chiffrées de la contribution du secteur privé dans le PIB tunisien, je reconnais que les opérations de privatisation les moins réussies sont celles qui ont porté sur une cession pure et simple des actifs appartenant à l’Etat. Car, si l’on vend des actifs, on n’est pas sûr que le privé va gérer mieux que l’Etat, et va rompre avec les pratiques anachroniques. En revanche, la meilleure privatisation est celle qui consiste à céder des actions dans le capital de l’Etat. Il s’agit d’introduire l’entreprise en bourse et l’Etat se désengage par la suite en vendant ses actions. Cette approche a le mérite de donner l’exemple aux autres entreprises faisant un appel public à l’épargne, en matière de bonne gouvernance, de transparence et d’éthique. L’Etat va ainsi moraliser et normaliser le marché. Pour ce faire, l’on doit mettre en place un programme de mise à niveau du système de gouvernance et de management des entreprises publiques dans la perspective de les introduire en bourse.
Comment la Tunisie doit-elle se positionner dans l’après-crise ?
Il est trop tôt de dire que la Tunisie doit se positionner dans l’après-crise. Les secteurs à l’export tels que le textile, le Tourisme etc. avaient déjà des problèmes que la crise a accélérés. Nous sommes l’un des rares pays qui produisons spécialement pour l’exportation, étant donné l’exiguïté du marché local. Et puis n’oublions pas le chômage des cadres qui augmente. Il faut aussi s’interroger sur les produits des universités, de grandes écoles, et des cursus professionnels. Quid de la réforme LMD ?
Les banques tunisiennes connaissent un excès de liquidités, d’où provient-il et par quoi s’explique-t-il ?
On est de plus en plus regardant, eu égard à la gestion des risques amplifiés par la crise. Les banques ne peuvent plus se permettre les risques de financer n’importe quoi, voire des projets qui ne sont pas bien ficelés, d’où l’excès de liquidités. Il y a par ailleurs de l’hésitation chez les hommes d’affaires, car, ils ont appris à tout financer à partir de la banque. Les banques tunisiennes ont toujours bizarrement appliqué la règle des 30 % de fonds propres, et 70 % d’endettement, c’est une règle absurde. L’étudiant apprend dans le cours des finances la notion de l’effet de levier. Il faut tout d’abord déterminer le taux de rendement interne d’une affaire pour se prononcer sur le niveau de capitaux propres qu’il faut investir par rapport à l’endettement. Ceci fonctionne au cas par cas. Nos banques ont consacré cette recommandation venant de l’Institut d’émission, BCT, du temps de feu Hedi Nouira.
Par ailleurs, certains hommes d’affaires peuvent ne pas apporter les 30 % tout en obtenant un crédit personnel, et en demandant aux banques de faire le portage d’actions qui leur seront ultérieurement revendues. Le reste du financement sera assuré par ces mêmes banques sous forme de garantie. La seule garantie exigée se limite au bien foncier appartenant au promoteur, qui a souvent bénéficié d’une évaluation généreuse de la part d’experts n’ayant de comptes à rendre à personne. Et ceci n’est plus dans les pratiques qu’exige un système bancaire moderne et responsable. En effet, le critère de sélection principal de toute affaire financée par la banque réside dans la capacité managériale des promoteurs à produire un business plan auditable et fiable.
Quant aux hommes d’affaires qui ont gagné beaucoup d’argent, ils ont tendance à hésiter avant d’investir car le contexte de globalisation n’offre plus une protection pour des opérateurs locaux incapables de résister à une compétition résolument globale sur leur propre territoire. Par ailleurs, s’il y a un excès de liquidités, soit que les hommes d’affaires sont frileux, soit qu’ils manquent d’idées et qu’ils préfèrent attendre l’évolution des choses ici et là.
En conclusion, même si la crise financière, on ne l’a pas ressentie, faute d’ouverture réelle et effective sur le marché financier mondial, les effets économiques de la crise ont inhibé l’initiative privée, et la principale recommandation à tous ceux qui s’intéressent à ce pays est de s’efforcer de rétablir la confiance chez tout un chacun. Car, le développement ne se décrète pas, mais il demeure tributaire de la volonté de chaque individu. Si l’Etat remplissait convenablement son rôle de régulateur, catalyseur, moralisateur et garant du bon fonctionnement du marché, l’espoir de retrouver une agressivité chez nos promoteurs, renaîtrait.
Propos recueillis par H.J.
Les anachronismes de la Pharmacie centrale de Tunisie
Tunisie, quid de la réforme LMD ?
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Commentaires
Ecrit par Dédé 11-02-2010 14:10
Donc des problèmes liés à la compétence à la probité.
Ecrit par khammous 08-02-2010 21:05
Merci Mr MABKHOUT.
Celà nous change des thèmes sur les religions dont raffole GNET et qui finissent par nous saturer et lasser.
Pour revenir à la gouvernance de l'économie je voudrais attirer l'attention de l'expert sur la nécessité absolue d'avoir à l'oeil le phénomène de la CORRUPTION.
Il n'est pas traité dans l'article alors que c'est un véritable virus qui mine toute économie et ne laisse rien à son passage .
Ecrit par sportif 08-02-2010 10:30
ça resume tout
Ecrit par hichem 08-02-2010 10:07
Ecrit par Dédé 07-02-2010 19:33