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Vendredi 26 Mai 2017         

Tunisie, "il y a un an, tout juste", souvenirs d’une journaliste française

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Publié le Vendredi 13 Janvier 2012 à 14:26
Révolution tunisienne, janvier 2011.Janvier 2011. Sur un coup de tête... avec, en tête, les images envoyées par mes jeunes amis tunisiens, carte de presse en main je saute dans le premier vol pour Tunis. Ben Ali serait sur le chemin de l'exil... Irrésistible envie pour moi d'être là-bas où tout m'est source. Du désert à la mer. Où tout m'est souffle. D'Afef à Mehdi. Tout change, j'aimerais que mes amis tunisiens acceptent de partager ces moments avec moi. Il y a du changement dans l'air !

Premier changement, dès que je pose ma fatigue dans le siège de l'Airbus affrété par Air France direction Tunis : la femme assise à ma droite me dit dans un français impeccable (souligner d’ailleurs que les Tunisiens parlent français en utilisant passé simple et imparfait du subjonctif sans qu'aucun de ces temps soit abscons pour eux) : "je suis heureuse de voir une française qui se rend en Tunisie mais...." désignant d'un air résigné les rangées vides des sièges de l'avion "quel gâchis, il n'y a personne". Peinarde (je m'étais procuré tous les quotidiens et hebdomadaires de France et de Navarre) bien décidée à lire et lire encore sur, dans et à propos de cette REVOLUTION.... Je me tourne vers elle et, par politesse, lui demande "gâchis ? Vous parlez du départ de Ben Ali ? Car si je fais un raccourci c'est ainsi que nous devons présenter la chose non ?" Aussitôt, avec cette habitude qui caractérise ceux qui ont du vivre des dizaines d'années dans une ambiance délétère où la liberté d'expression se réduisait à son plus simple appareil et se résumait en trois lettres : s'exprimer = NON, ma voisine jette un œil inquiet derrière elle, puis me souffle : " je suis désolée je me suis mal exprimée : ce régime était une bombe à retardement qui a explosé au visage de ceux qui l'ont fabriquée. Je parlais de notre économie basée sur le tourisme : et là que plus personne ne vienne c'est du gâchis !

Je pense, malgré moi, que l'on ne fait pas de couscous sans rouler de la semoule. Ou plutôt d'omelette sans casser d'œufs ! Mais les images de ces jeunes Tunisiens qui se sont battus remontent à ma mémoire. Je questionne ma voisine sur le clan Trabelsi et Ben Ali. La voix de la sagesse passe dans ses mots frappés au coin du bon sens "on aurait mieux fait d'écrire la liste de ce qu'ils ne contrôlaient pas ! Mais l'article aurait été court !"

Et voici Wassila (nous sommes devenues potes) qui m'adresse ce sourire éblouissant, celui-là même qui semble prendre naissance dans le cœur du cœur des Tunisiens lorsqu'ils vous offrent ces cadeaux-sourires" mais nous avons montré ce dont nous étions capables, nous le gentil peuple du Monde Arabe ! Et ne vous trompez pas : cette révolution PERSONNE ne nous la volera. "Wassila n'est pas voilée, elle me dit être bien avec sa religion musulmane et son identité arabe. Je la regarde mieux. Je vois une femme douce et forte qui me demande aussi de l’excuser : "pardon si je pleure quand nous arriverons au sol, c'est que je suis si émue, jamais je n'aurai pensé vivre de tels moments" Je la rassure en lui répliquant une phrase sortie de ma pochette surprise et...qui me surprend moi-même : "Ne vous inquiétez pas, je crois que lorsque les racines fleurissent cela peut faire souffrir."

Phrase chargée de mission : bon nombre de mes amis tunisiens restés en France ont fait le même souhait, édicté la même demande : embrasser le sol de Tunisie "de leur part" en posant mes pieds sur le tarmak.

L'avion se pose aussi légèrement qu'un papillon. Je pense à Mohamed Bouazizi et à cet effet tsunami que son geste semble avoir entraîné. "L’effet papillon". Pour la première fois depuis loin, les formalités de douane sont sourires et bienvenues. Plus de questions tous azimuts "pour quel journal travaillez-vous ? Avez-vous pris des photos ? Allez-vous publier un article ? "Rien de tout cela. L'inquisition semble appartenir au passé-composé. Ma voisine de vol me sourit. Nous nous retrouvons devant l'aéroport, ronde d'insectes jaunes, les fameux taxis tunisiens.

Et je la vois qui s’agenouille, il pleut sur son visage qu'un soleil timidement froid tente, en vain, de sécher. Soudain, elle pose ses deux mains au sol, deux policiers se précipitent. Je m'interpose et mets mon doigt sur ma bouche. A la verticale. "Chut". Je sais qu'elle va donner du sens à ses racines, du sang à sa vie.

Délicatement, elle pose sa bouche sur la saleté du goudron. Elle ne la voit pas. Je me souviens de mes promesses de départ et m'agenouille à ses côtés. Je ferme les yeux. Plus de goudron. Voit-elle, comme moi... la neige du désert qui guette alors que de fines gouttelettes déposent un angle de vie aussi minuscule qu'un ongle cassé sur des feuilles à étreintes. La couleur verte du russélia qui se prend pour une mare où se mirent de si lointains palmiers. A l’horizon, un homme bleu "délasse" les cordons de sa gourde de cuir. Sur le sol ses pas font des ronds brillants. L'or se cache au fond de ses yeux. Et de son cœur. Encore quelques encablures et de vagues plages. Ici l'argent se sculpte, devient bracelet, plateaux, théières... Le bitume reflète les coutumes de ce pays où le souffle de l'esprit si vous vous abandonnez, devient charnière entre ciel et terre. Je descends d'un avion" et je touche au ciel. Et les amis pour lesquels, sous un soleil isocèle, j'embrasse une Terre, éploient leurs tendresses.

Longtemps nous restons, toutes deux au sol.

Nous nous quittons sans échanger nos noms ou nos adresses, comme si nous ne voulions ni l'une ni l’autre rompre l'espace qui nous a contenues autour de mots entre une française et une tunisienne à propos de la Révolution....

Deuxième changement : le parking de l'aéroport est gratuit ! "c'était tout pour le clan Ben Ali, maintenant c'est pour le peuple !!!" explique le chauffeur. Je ne sais pour quelle obscure raison je pense aux 100 euros que va me ponctionner la société française en charge du parking de l'aéroport de St Exupéry à Lyon ! C'est pour le peuple français ????

Quelque part en Tunisie. Janvier 2011 Lydia Chabert Dalix


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Commentaires 

 
+2 #9 Merci
Ecrit par Enys     17-01-2012 21:10
Merci Beaucoup Mme Lydia pour ce magnifique récit.

Ooh que fut beau ce retour au pays, un retour juste pas comme les autres.

Mille mercis encore une fois.
 
 
+1 #8 RE: Tunisie,
Ecrit par lulu     16-01-2012 21:11
Afef,
plus que l'amour du pays, c'est surtout l'amour , des rencontres et surtout de l'autre. Cela devient si rare de nos jours. Nos différences nous enrichissent et devraient ouvrir nos coeurs à tous
 
 
-1 #7 RE: Tunisie, "il y a un an, tout juste", souvenirs d’une journaliste française
Ecrit par hammadi     16-01-2012 10:01
moch normal
 
 
+2 #6 RE: Tunisie,
Ecrit par lulu     14-01-2012 21:26
Abscons....ça laisse rêveur hahaha
je plaisante...je regrette que ton texte soit déjà "vieux" d'une année et qu'à l'heure d'aujourd'hui on l'on fête la première bougie de la révolution, l'ouvrage sur ce pauvre marchand ambulant ne soit pas encore là pour témoigner comme tu l'as fait si souvent à chaud.
Il me vient pourtant un refrain, signe d'espoir d'un café des délices où je rêve d'arômes de jasmin
A mes amis Tunisiens, à Afef, et Medhi, ne lachez rien...
 
 
+5 #5 Merci
Ecrit par Hanène     14-01-2012 19:29
J'ai voulu vous remercier Mme Lydia.
J'ai passé 14 années au Canada et lorsque je suis revenue en Tunisie, je ne pouvais m'arrêter de pleurer. Merci pour ce que vous avez écrit : c'est tellement vrai.
Merci.
 
Ces commentaires n'engagent que leurs auteurs, la rédaction n'en est, en aucun cas, responsable du contenu.

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